Birdman : plan séquence sur la folie

"Je vais claquer des doigts et, à votre réveil, vous allez oublier que Ben Affleck est le prochain Batman."

Birdman

Réalisé par Alejandro González Iñárritu

Avec Michael Keaton, Edward Norton, Naomi Watts, Zack Galifianiakis, Emma Stone, Amy Ryan...

Genre Comédie Dramatique

Sortie le 25 Février 2015

Durée 119 minutes

Note 4,5/5

Riggan Thompson (Michael Keaton) est un acteur oublié qui interprêtait le rôle de Birdman, un blockbuster de l'été dans les années 80. Riggan se voit comme un acteur bien plus étrange et talentueux que son rôle clé ne peut le laisser deviner et regrette toujours sa décision d'avoir accepté de faire une trilogie Birdman et de "vendre son âme" plutôt que d'arrêter au premier afin de continuer dans une carrière plus artistique et respectable. Il décide donc d'adapter à sa sauce une pièce de théâtre de Raymond Carver nommé What We Talk About When We Talk About Love, le genre de projet prestigieux à Broadway sur lequel les stars d'Hollywood adorent se jeter lorsque le cinéma les oublie. Il l'a adapté lui-même, la réalise lui-même et en est même l'acteur principal, accompagnée de sa collègue/plan-cul Laura (Andrea Riseborough) et de Lesley (Naomi Watts), une actrice en devenir qui semble vouloir surfer sur le succès de Riggan pour monter sa propre carrière tout en s’inquiétant de l'état mental de l'acteur qui se détériore.

Et ça; pour se détériorer, il se détériore. De ses prises de tête avec son producteur toujours sur le qui-vive (Zack Galifinakis) à ses prises de bec avec Mike (Edward Norton), un acteur de second rôle insupportable qui ne vit que pour la "méthode" de l'Actor's Studio et qui, de par son sale caractère, met toute la pièce en danger; Birdman chronique la descente dans la folie de Riggan qui tente de rester sain d'esprit au moins le temps de réussir son comeback à la Travolta post-Pulp Fiction. Son plus gros problème lui vient en la personne de Birdman, ce personnage qui semble le hanter et avoir remplacé ses propres pensées, lui rappelant constamment ses échecs. Riggan tente alors de régler le problème Mike, de faire la paix avec sa fille/assistante qui sort de désintox Sam (Emma Stone) et son ex-femme Sylvia (Amy Ryan), le tout en essayant d'empêcher "Birdman", sa schizophrénie, de prendre possession de ce qui lui reste de cerveau. 

Pour commencer, disons les choses clairement : beaucoup de choses dans le Birdman de Alejandro Inarritu ne devraient pas fonctionner. C'est un film sur les films mais aussi un film sur ce type précis de théâtre qui ne sert qu'à occuper les grandes stars quand les films n'ouvrent pas grands leurs portes. Dans le genre sujet méta, je sais pas si on pouvait trouver moins subtile. Et quand on connaît Iñárritu et sa façon parfois assez prétentieuse, déprimante et violente de voir le cinéma (Babel ou 21 Grammes n'étaient pas forcément des modèles de subtilité et de joie de vivre), on pouvait se dire que ce film allait être; au pire, ennuyeux à mourir, au mieux, très bien filmé. Et pourtant, Birdman est électrifiant, souvent hilarant et peut être vu comme une critique souvent pertinente de l'état du cinéma actuel et de l'absence d'art dans les films hollywoodiens. C'est un film bouillant d'ambition et une chance pour Inarritu de se lamenter de notre culture contemporaine.

Avec le recul, Birdman nous donne parfois un sentiment écrasant, un assaut satirique sur les sens et on a parfois du mal à croire ce que l'on voit sur les écrans. Rythmé par une batterie jazzy et nerveuse et filmé comme un seul plan continu, le film donne parfois le tournis dans le bon sens du terme. En travaillant avec le génial chef op' de Children of Men et de Gravity, Emmanuel Lubezki, Inarritu construit Birdman comme un voyage dans le subconscient, une immersion dans les catacombes sans fin d'un mec créatif tentant de réaliser un chef d’œuvre peut être plus grand que sa vision. Et on sent que le réalisateur mexicain sait de quoi il parle vu qu'il essaie plus ou moins de réaliser la même chose avec ce film. Selon la façon de voir le monde et l'art, cette manière de faire peut être un des plus grands cadeaux de Birdman ou alors son plus grand problème. Le film semble parfois clairement mépriser son sujet (comme le personnage de la critique de théâtre qui semble sortir d'un autre film) et Inarritu semble vouloir tout faire pour déclencher une réaction chez le spectateur; particulièrement avec une fin très surréaliste qui ressemble plus à une fugue qu'à un vrai dénouement.  

Birman est plein d'audace et cette audace va sûrement donner lieu à ses tonnes d'accusation de prétention pour Inarritu, mais Birdman est avant tout un très bon film et même les moments qui semblent tomber à plat ou ne pas avoir d'importance sur l'histoire apportent tout de même quelque chose à la vision finale. Est-ce que la relation entre Sam et Mike avait-elle de l'importance ? Pas vraiment, mais elle est le résultat d'un énorme monologue d'Emma Stone sur l'incompétence de son père. Inarritu était-il vraiment obligé de recréer une scène culte de Mulholland Drive via Andre Riseborough et Naomie Watts? Pas vraiment non plus, mais c'est une bonne façon de remarquer que le film se trouve dans un étrange endroit entre la non-fiction et la folie pure. Deux acteurs sortent vraiment du lot, essentiellement parce qu'ils interprètent des versions doppelgängers et pas si loin de la vérité d'eux mêmes. Edward Norton s'amuse avec sa réputation d'acteur difficile et cérébral qu'il se traine depuis son clash avec Marvel et transforme Mike en ce genre d'Artiste-avec-un-grand-A qui a passé sa vie sur les planches et ne sait plus vraiment fonctionner comme un vrai être humain. Il est aussi passionné que Riggan est paniqué et fonctionne comme son opposé mais il arrive à être plus égocentrique à sa façon. Lorsque le combat/séance de catch en slip kangourou entre Riggan et Mike débute enfin, on se demande même pourquoi le réalisateur a mis autant de temps à laisser ces deux personnages exploser l'un sur l'autre.

Et puis, il y a Michael Keaton, cet ancien Batman qui méritait depuis si longtemps d'avoir son retour au premier plan. Bouillonnant, nerveux et né pour interprété le rôle, Keaton va sûrement obtenir le genre de comeback moqué gentiment par Inarritu dans Birdman. L'ironie aurait été encore plus parfaite si il avait gagné l'oscar du meilleur acteur lors de la dernière cérémonie. Lorsque Birdman rappelle à Riggan qu'il aurait pu être bien pire comme une star de télé réalité, Riggan lui répond que pour lui les deux situations sont pareilles et on sent que Keaton le pense. Pour le meilleur ou pour le pire, Riggan veut être un artiste avec quelque chose à dire et, comme le film, il comprend vite que décider de vouloir dire quelque chose et avoir quelque à chose à dire sont deux choses très différentes. La manière urgente avec laquelle Keaton se promène dans les couloirs du théâtre et dans Time Square nous offre une image mémorable et puissante et le genre de rôles que tous les acteurs en fin de carrière ne peuvent que rêver.

Au final, Birdman est un film qui est toujours entrain de faire sa propre critique et de remettre sa propre existence en question, se disséquant à la manière d'un maniaco-dépressif laissé seul trop longtemps avant même que quelqu'un ait pu commencer à l'analyser. Birdman est autant un film vulnérable que la pièce de théâtre de Riggan et il y trouve ainsi ses propres vertus. Désormais c'est au monde de décider quel est le sens du film, et Birdman fera sûrement beaucoup parlé de lui. Mais comme le dirait la citation scotchée sur le miroir de Riggan : "Une chose est une chose, pas ce que l'on en dit.". Le film dit beaucoup sur son statut de "chose" mais ce qu'il ne peut pas contrôler ce que le gens pourront en dire. Et peut être que c'était ça le but... 

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